Il se sent bien seul dans son baquet, en haut de ce mât, misère de misaine.
C’est tout juste s’il aperçoit le pont, en bas, dans cette brume légère qui annonce la nuit. Les cordages se lovent comme pour se protéger du soir qui tombe. La cloche, en bas, appelle la bordée à la soupe, dont l’odeur monte jusqu’à Jean-François.
Cette odeur de soupe, comme celle que lui faisait sa mère…
Et il les voit tous, attablés autour de la grosse soupière blanche, au vernis un peu fissuré.
Le père qui ne dit rien en bout de table, mâchant lentement ce pain qu’il a tant de mal à gagner.
Pierre, le cadet, de si peu que c’est presque son jumeau. Pierre qui aurait bien voulu partir lui aussi.
Marie, déjà grandette, qui n’ose pas pleurer ce frère qu’elle ne reverra peut-être jamais, et qu’elle aimait tant.
Il y a eu Gabriel, qui est mort très tôt, qu’on n’a pas connu, qui n’est qu’un prénom entouré de langes, vague souvenir d’un petit cri geignard.
Élise, Jérôme, Yves, ouragans de rires et de cris. Et les deux jumelles, si petites, si fragiles, si lointaines. Quinze ans d’écart !
Et sa mère, au cœur partagé entre les rires et les larmes. Sa mère qui ne voulait pas qu’il parte. On se serait un peu serré, tu sais, il y aurait bien eu de la place pour tout le monde, ton père travaille maintenant, menuisier c’est un bon métier, tu sais, tu pourrais lui servir d’apprenti.
Oui, il aurait pu…
Tout en bas, sous le pont, des chants montent, lourds de senteurs de terre, de parfums de femme aimée. Les rires, ce soir, ne seront pas grivois. La douceur de la nuit qui tombe est personnelle, intime, blonde comme cette lune qui se lève.
Cette lune ronde comme le monde, ronde comme la hune.
Cette hune où Jean-François va passer le temps à guetter le temps, à guetter le vent. La brise est légère et tiède. Elle fait à peine grincer les vergues.
Tout en bas, les chants ont cessé. La bordée de nuit s’affaire en silence, dans ce silence tranquille de la houle longue et berçante du grand Atlantique.
Et Jean-François, de sa hune, contemple la lune, la mer, les moutons de la mer. Pasteur vigilant, il se prend à compter les moutons et…
Et, il en manque un.
Jean-François compte et recompte.
Il lui faut bien se rendre à la terrible évidence. Il manque un mouton.
La lorgnette se visse à son œil inquiet.
Il croit l’apercevoir, là-bas, petit peloton blanc, au flanc d’une brebis d’écume. Non… Non, ce n’est qu’une lame qui rêve d’un rocher.
La quête est longue et l’horizon de nuit s’enfuit devant l’étrave gourmande.
Il va se perdre, ce mouton, c’est certain, se tromper de troupeau. Se trouver seul face à une horde de loups.
Le voilà qui accourt, la laine blanchie d’un reflet de la lune, poursuivi par la houle puissante qui se gonfle pour mieux le saisir. Il disparaît un instant, confondu dans la mousse de la vague déferlante qui s’écrase et l’écrase.
Il jaillit du fracas, ballotté, dégoûtant de lambeaux de toison qui s’envolent dans le vent qui se lève. Il perd sa laine en traînées de dentelle qui s’attardent sur la vague, au creux de son mouvement.
Jean-François se cramponne. La hune s’emballe dans une danse endiablée.
Le bateau court. Il s’envole sur les flots déchaînés. Il a du mal à suivre le rythme, il s’essouffle, il trébuche, plonge quand la vague se retire, ressurgit comme repoussé par une main géante qui veut se débarrasser d’un insecte.
Tout en bas, sur le pont, des fourmis s’agitent, s’agrippent aux cordages qui glissent, dans le hurlement des rafales.
Le voilà, le fuyard, qui revient. Jean-François le reconnaît à cause de ses yeux bleus.
C’est maintenant un mâle puissant.
Il précède une troupe de béliers furieux qui s’acharnent sur la lourde coque impuissante. Elle crie, elle craque, elle quémande une trêve, elle supplie.
Ils reviennent, déchaînés, féroces, entêtés. Ils frappent le navire aux abois, aux sabords, sur bâbord et tribord, coups de têtes, coups de grâce, envahissent le pont, déchirent les voiles, emportent les hommes.
Des rêves s’engloutissent dans les flots impitoyables.
La lune, timorée, se cache derrière un nuage d’oubli.
Le sombre de la nuit efface le navire qui sombre, dans un craquement d’orage.
Puis les béliers repartent, en rangs serrés, troupeau discipliné, vers d’autres pâturages, d’autres saccages.
Jean-François, au fond de sa hune, se relève. Il est courbatu, fourbu, éperdu.
La lune maintenant rassurée, ronde et blonde, éclaire un monde immonde de désolation.
Tout en bas, sur le pont, règne un silence effrayant.
Plus d’odeurs, plus de chants, plus de râles non plus.
Dans sa hune, ronde comme la lune, Jean-François pleure.
Il est seul, perdu, planté en plein océan, sur rien, sans rien, au milieu de nulle part…
Il avait rêvé d’une île enchantée, aux femmes envoûtantes, aux parfums entêtants, aux trésors stupéfiants. Il se voyait revenir les bras chargés d’étoffes, de bijoux, de joujoux pour les jumelles, si petites, si lointaines, de cailloux d’or, de rubis, toutes ces pierres précieuses qui rendraient Marie et sa mère, heureuses.
Sa mère ?
Maman !!
Jean-François, sur son mât de misaine, dans sa hune isolée, hurle sa misère, sa détresse, sa faiblesse.
Maman !!… Maman !!!
Qu’as-tu, mon petit Jeannot ?
Jean-François se relève, en sueurs. Il est courbatu, fourbu, éperdu.
Le soleil, rond et blond comme un melon, se faufile sous la persienne, caresse les mèches, encore collantes, du mousse effrayé.
Et il les voit tous, étonnés, entourant de leur tendresse, le lit de ce frère en sueurs. Sueurs venues d’un lointain cauchemar, encore encombré de cyclones, de tropiques ravageurs.
Un dernier frisson le réveille complètement.
Maman… je serais menuisier, comme le père.