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Le ballon

Le ballon

Il y a, dans ce regard, toute la détresse du monde.

D’un monde qui s’envole, comme ce ballon qui vient d’échapper à la main maladroite de l’enfant désespéré.

Les yeux salés de larmes s’épuisent à suivre le fuyard. Qui sautille, libre et guilleret, dans les courants facétieux de ce beau jour de mai.

La main désemparée agrippe encore le ciel. Impitoyable et bleu.

Les appels, les cris, les pleurs. Rien n’y fait.

Un ballon perdu, c’est comme le temps, ça ne se rattrape jamais.

Que vont-ils devenir, tous les deux, Julien et le ballon rouge?

Egarés dans ce monde cruel et indifférent.

Pourra-t-on jamais panser cette plaie rouge, ouverte dans la mémoire bleue tendre? Oublier ce bonheur arraché?

Mais soudain voilà Julien qui s’envole.

Il ne peut plus retirer sa main accrochée dans le ciel. Qui se plisse, comme le drap bleu de son lit.

Et l’enfant grimpe, acrobate innocent, aux lianes des nuages échevelés.

Vers le soleil de cuivre, tout là-haut. Près du ballon qui danse, très haut, ivre de liberté.

Julien chante une chanson bleue, pour ne pas avoir peur, pour plaire au ciel, bleu comme l’air de la chanson douce.

Douce comme la voix de maman quand elle appelle à goûter, à goûter le miel du ciel.

Un miel jaune et noir. Un ventre jaune d’abeille, poursuivie par l’hirondelle noire. Qui maintenant volent, autour de Julien.

Viens voir, maman, l’abeille et l’hirondelle, belles comme les histoires que tu me racontes.

Raconte encore l’histoire du petit garçon qui cueillait les étoiles pour en faire un bouquet. Dis maman, raconte…

Maman?

Elle est en bas. Tout en bas. Elle ouvre la bouche. Tout grand. Elle fait de grands gestes avec ses bras.

Elle veut sûrement s’envoler pour venir avec moi. Pour attraper le ballon.

Un grand ballon qui s’approche. Avec un grand panier en dessous.

Pour ramasser les pommes, pommes de reinette et pommes d’api ?

Ou les cerises rouges que le merle picore en volant, voleur de desserts?

Et l’échelle de drap bleu qui n’en finit pas et Julien qui grimpe, plus haut, toujours plus haut. Qui grimpe, une main dans un pli, un pied dans l’autre.

En passant devant sa fenêtre, il rencontre un ours, celui du papier peint de sa chambre qui le regarde, étonné.

Dis, Julien, tu me raconteras les étoiles.

L’enfant s’accroche aux échelons du ciel. Qui montre le monde.

Qui montre un chariot, conduit par une grande ourse. Il doit faire bien froid, là-haut. Elle a mis son étole en laine polaire.

Mais l’enfant n’a pas le temps d’avoir froid, d’avoir peur.

Tout est si beau qu’il oublie tout.

Le ballon infidèle, rouge de plaisir et de grand air. Et même sa maman, qui n’est plus qu’un tout petit point noir, abandonné à son chagrin.

Il pourrait presque attraper la lune timide et pâle.

Et les étoiles, curieuses, dansent autour de lui une ronde de manège, au son d’une musique étrange.

Et les planètes, graves comme des toupies sérieuses, s’appliquent à maintenir leur cadence. La queue d’une comète lui effleure la joue du diamant de ses cheveux.

Mais bientôt les nuages arrivent, et la nuit, et la faim.

Où trouver une boutique ouverte à cette heure où tous les petits enfants doivent être couchés?

Une rivière toute blanche d’étoiles s’écoule devant Julien. En ouvrant sa main libre, il ramasse des paillettes de lait glacé. Il en fait une boule, qu’il lèche.

“ Quel parfum veux-tu?”, dit une voix derrière un nuage rose.

Un beau sourire éclaire un visage rond comme une lune.

“ S’il vous plaît, je peux avoir une glace à deux boules? Framboise, rouge comme mon ballon et vert pistache comme les yeux de ma maman.”

La dame-lune cueille la corne d’une licorne qui paissait par là et la remplit d’étoiles brillantes. Jamais julien n’a mangé de glace si grosse, de glace si bonne.

Il est bien un peu embêté pour la licorne, mais elle n’a pas l’air de souffrir. Elle regarde même l’enfant avec un bon sourire.

Sitôt qu’il est vide, le cornet va se reposer sur la tête de la licorne. Doucement.

Quand Julien arrive en haut du drap bleu, il se trouve sur un gros nuage en forme de coussin tout douillet.

Un gros coussin noir où se repose le ballon, épuisé d’avoir trop gambadé.

Julien serre très fort le ballon dans ses bras. Ouf!

Je te tiens très fort, si fort que tu ne pourras plus t’échapper.

Et, tous deux, la tête emplie de rêves, s’endorment.

Ils voient le bélier et le taureau paître les verdures de l’univers. Ils se réveillent à peine en passant sous la cascade du verseau où se douche la vierge. Deux jumeaux, un peu plus loin, pêchent poissons et crabes, et les pèsent sur la balance du lion.

Insouciants et confiants, ils ne se méfient pas des scorpions, ni du capricorne.

Et dans un vacarme d’orage, le sagittaire décoche enfin sa flèche.

Le ballon explose.

Julien est éjecté du nuage et le voilà qui tombe, qui tombe, vite, très vite, de plus en plus vite.

Il cramponne, en vain, la ficelle qui tenait le ballon, parachute inutile.

Le ciel se déplisse en lamelles d’un store bleu qui se déroule, bruyant et intraitable.

La terre, toute bleue de là-haut, se rapproche, brune et hérissée de forêts et de pics.

Julien hurle sa frayeur, son angoisse, son désespoir.

Où va-t-il tomber?

Sur les montagnes sauvages, hantées par les loups, par les monstres des contes effrayants?

Au milieu d’un océan sans fond, traversé par des requins avides, des pieuvres géantes et d’autres animaux terribles aux tentacules visqueux?

Non.

La comète se précipite, le drape dans sa chevelure d’étincelles, et le dépose doucement, tout doucement, dans son lit tout bleu, à côté de son ours.

Dis, Julien, raconte-moi les étoiles.

……………….. *** ………………..

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promenons nous dans les bois

Promenons-nous dans les bois.
Une femme entre sur la scène, un peu étrange dans son comportement.
Elle a l’air perdue et fredonne à voix à peine audible, « Promenons-nous
dans les bois…». Mécaniquement, comme une fillette qui réciterait sans
comprendre.
Une série de gros rires gras (en off) l’accueille. Elle se fige. Et crie.
Arrêtez!
Arrêtez les rires.
Elle regarde longuement le public.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils nous ont rencontrés, Gérard et moi.
Dans les bois.
C’est comme ça qu’ils ont ri, quand ils m’ont fait boire. Même Gérard s’est
mis à rire.
Non ! Ne riez pas.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils m’ont transportée dans la grange.
Quand ils ont déchiré mes vêtements.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils m’ont violée.
Et Gérard a ri comme eux, avec eux.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils m’ont battue.
Quand j’ai craché une dent, quand je me suis mise à saigner, du nez, de la
bouche. De partout.
Et c’est comme ça qu’ils ont ri quand ils m’ont abandonnée sur le bord de la
route, au petit matin.
J’avais froid, j’avais honte. J’avais honte de moi.
J’avais honte de Gérard, surtout. Je croyais qu’il m’aimait, je croyais ce qu’il
me disait…Je croyais… Je croyais qu’il allait m’arracher aux autres, me
protéger, me ramener dans sa voiture.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils sont montés dans sa voiture.
Gérard a ri comme eux, avec eux.
C’est comme ça qu’ils ont ri, les gendarmes, quand je suis entrée dans la
gendarmerie, salie, en guenilles, grelottant, les cheveux englués, les yeux
gonflés, rouges de gêne et de haine. Les yeux secs d’avoir trop pleuré.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils ont vu que je n’avais même plus la
force de signer ma déposition. Ils m’ont quand même offert du café et un
biscuit que je ne pouvais pas croquer à cause de mes dents cassées.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand j’ai crié que j’allais me jeter dans le
fleuve, par-dessus le pont…
Le même pont, où j’ai rencontré Gérard, un triste matin de novembre. Gris de
désespoir et de crachin froid.
Je n’avais plus de feu pour allumer ma cigarette et lui, très aimable, s’est
approché et m’a allumée.Il avait une voix douce, réchauffante, apaisante,
qui me changeait de celle,
furieuse, de mon père. Furieux que je n’aie pas voulu céder à ses avances.
« Dis donc, t’es devenue une sacrée belle petite, hein ! C’est du bien bon à
toucher tout ça… ”
Et il a pris ma main sur sa sale trogne d’ivrogne vicelard.
Gérard a pu toucher, lui, avec ses manières douces, sa voix d’ange. On lui
aurait tout donné.
Je lui ai tout donné.
Le salaud. Comme les autres.
Mais ils n’ont plus ri comme ça, les gendarmes, quand ils m’ont repêchée.
Ils n’ont plus ri comme ça, les gens bien pensants, les donneurs de leçons,
quand ils ont vu leurs fils au banc des accusés. Leurs pauvres chers petits.
Ils n’ont plus ri du tout quand la prison s’est refermée sur leurs espoirs déçus,
leur honneur humilié, leurs devoirs bâclés de pères incapables.
Alors, s’il vous plaît, ne riez plus. Laissez-moi pleurer.
Pleurer au pied d’un arbre.
Au pied de cet arbre où, enfant innocente, je rêvais du prince charmant, du
bonheur étalé dans les feuilletons. Des vingt ans souriants, qu’on n’a que si
peu de temps. Juste le temps d’une chanson.
Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas…
Mais il y a toujours un loup, qui nous mangera.
En voici un, justement, qui s’avance.
Il est triste, les yeux rougis d’avoir trop pleuré. C’est une louve.
Elle s’arrête à quelques pas de moi. Elle se souvient sans doute de la chanson
que lui murmurait sa mère-grand.
Promenons-nous dans les bois pendant que les hommes n’y sont pas…
Nos regards inquiets se croisent. Nos malheurs nous rapprochent.
Et elle me raconte…
Elle me raconte les rires gras et lâches qu’ils ont eus quand ils l’ont trouvée.
C’est comme ça qu’ils ont ri, les hommes, quand ils lui ont arraché ses petits,
qu’ils les ont jetés aux chiens.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils l’ont chassée à coups de cailloux, à
coup de chiens sanglants, hurlants, ricanants.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils ont achevé ses louveteaux. Des coups
de crosse sur ce qu’il en restait.
Et son Gérard de loup n’est pas venu la sauver. Lui non plus.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils l’ont mise en joue.
Quand ils ont tiré. Tous ensemble.
C’est comme ça qu’ils n’ont plus ri quand ils ont ramassé leur copain perforé,
éventré.
Tragique accident de chasse, ont titré les journaux du lendemain. Une foule
silencieuse a accompagné la victime à sa dernière demeure.
Une photo, en première page.Quelle foule a accompagné la louve, la pauvre mère louve ?
Mais un loup, c’est cruel. Ça attaque en bande, les loups. C’est lâche, les
loups. Et puis ça tue.
Oui, ça tue … mais pour manger. Uniquement pour manger. Uniquement.
Est-ce qu’on mange du loup, chez les humains?
Alors, s’il vous plaît, ne riez plus.
Viens, ma louve, viens.
Promenons-nous dans les bois, pendant que les salauds n’y sont pas.
Elle quitte la scène en berçant dans ses bras un animal imaginaire et en
chantonnant comme lorsqu’elle est entrée.

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Bruges

Bruges, c’est d’abord le sourire d’une ville prometteuse.

Une péniche sereine oblige un pont à tourner, et la circulation à attendre pour traverser. Calmement.

On a tout le temps de goûter ce rideau de peupliers d’un vert si tendre qu’on a envie de le croquer.

Au-dessus de ce vert qui frémit dans la brise légère, s’élève une haute muraille de briques roses.

Elle enserre précieusement un trésor de clochers ocres, de beffrois hardis, de tourelles ajourées, qui surveillent ce plat pays. Où les seules collines sont celles des ponts qui enjambent les nombreux et paisibles canaux. De ci de là, des fleurs de cerisiers se posent sur l’ombre discrète d’un recoin de canal où un cygne vient chercher son bonheur.

Une porte plus massive avec deux solides tours permet d’entrer dans la ville. Là, c’est un univers de vélos et de piétons. Il y a des voitures bien sûr, mais on se demande ce qu’elles font là. Malgré la foule, ce qui frappe c’est le calme et l’ordre. Tout cela ponctué par le cliquetis trottinant des sabots sur les pavés. Oui, il y a aussi des calèches. Entre le cheval et elles s’étend un ramasse-crottes qui évite bien des désagréments aux piétons. Pour traverser la rue, si on entend nettement les sabots ferrés, il faut se méfier des cyclistes silencieux, véloces et nombreux. Ils ont des pistes bien à eux, bien définies sur les pavés, mais…

De la foule, émerge un drapeau au bout d’une canne. Et un groupe de touristes qui suit aveuglément. Et ils filment, les touristes, ils filment, ils filment sans voir, sans goûter, ils enregistrent avidement tout ce qu’ils vont pouvoir montrer à leurs amis.

Laissons-les et perdons nous dans ces petites rues où tout est beau. Chaque façade est unique, avec ses briques sculptées, assemblées en voutes, en redents, en ogives, en cercles. C’est fou ce que l’on peut faire avec de simples briques. Et ne parlons pas des couleurs. Du rose pâle au rouge sombre, elles fredonnent toute une gamme de nuances subtiles. Elles enchantent.

Là, c’est un mur blanc, en briques chaulées. Derrière, du tapis bleu de jacinthes sortent des arbres qui penchent tous du même côté, comme des moines en prière. Lieu de silence, qui incite à la méditation, nous sommes dans le Béguinage. Site incontournable de la ville. Les maisons blanches, les façades en redents, les petites fenêtres, les petits jardinets donnent à cet espace un aspect intemporel où l’esprit s’épanouit. C’est tout simplement beau. Mais ici, tout est beau.

Les musées admirables où madame Van Eyck surveille sévèrement les modèles de son mari. Pourtant que de figures austères, empesées dans leurs cols de dentelles, qui varient selon l’époque ou la situation sociale. Heureusement Jérome Bosch vient y semer un génial désordre et Brueguel une truculente bombance. Citer tous les peintres flamands visibles dans ces musées équivaudrait à feuilleter une volumineuse encyclopédie sur l’histoire de l’Art.

Ailleurs, les innombrables fioles et pots de la Pharmacie de l’Hôpital Saint Jean, nous attendent avec les énormes livres de recettes en caractères gothiques d’où émergent encore quelques mots en vieux français. Les balances où doser avec précision les différentes drogues sont comme prêtes à l’emploi.

Bruges est une ville où il faut oser flâner.

Ici, c’est un bouquet de fleurs métalliques où dort une grenouille, qui trône au milieu de la rue. Là, de petits chevaux de fer attelés attendent une main libératrice. Plus loin une placette ombragée permet de souffler en admirant les façades multicolores et crénelées qui l’entourent.

Et toutes ces merveilles se reflètent dans les canaux, à peine troublés par les bateaux qui débordent de touristes accrochés à leur smartphone. Des petits ponts, où deux personnes ont du mal à se croiser, enjambent ces quais de briques, permettent de découvrir un nouveau décor de briques avec des nuances nouvelles, ou bien un admirable clocheton ouvragé posé sur un toit oublié.

Et les fenêtres!!! Parler de Bruges sans citer les fenêtres serait oublier tout ce qui en fait le charme. Toutes ces remarquables façades semblent n’avoir d’autre rôle que de les exposer. Pour un oeil distrait, elles se ressemblent toutes. Mais en fait, aucune n’est identique à sa voisine. Carreaux plus ou moins grands, encadrements en ogives, petites statuettes en fronton, une petite tourelle uniquement décorative. Et des gueules d’animaux minuscules, des trognes avinées qui tirent une langue grotesque, animent les frontons de ces murs de briques.

Là, une statuette pieuse modère quand même la truculence du décor.

Mais il ya aussi les immenses clochers, le beffroi et son stupéfiant carillon, le luxe époustouflant du Burg, les encorbellements somptueux qui débordent sur les rues, l’or qui couvre les dômes et les statues. C’est à qui étalera le mieux sa plus grande richesse.

A côté du Béguinage paisible, à côté des charmantes rues discrètes, on est émerveillé par l’ancienne opulence écrasante de cette ville hérissée de pointes, de pinacles, de tours, d’échauguettes, nées de l’obligation d’une défense efficace et de l’imagination délirante des bâtisseurs. C’est magnifique.

Loin de la foule, dans un alignement de Maisons-Dieu, de ce blanc si typique, on découvre la vie quotidienne des habitants et des artisans du dix-neuvième siècle, avec leurs outils. Entre autres, une sorte d’accordéon aspirant, ancêtre ignoré de nos aspirateurs.

En flânant encore un peu, le long d’un canal, la silhouette attendue des moulins. Les ailes frémissent  et se souviennent encore du sifflement du vent et du bruit de la meule et des engrenages.

Et comme dessert, voilà les gaufres, voilà le chocolat, voilà la bière.

Bruges se déguste comme un bonbon merveilleux. Il laisse sur le palais un goût délicieux. 

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Jean de la hune

Il se sent bien seul dans son baquet, en haut de ce mât, misère de misaine.

C’est tout juste s’il aperçoit le pont, en bas, dans cette brume légère qui annonce la nuit. Les cordages se lovent comme pour se protéger du soir qui tombe. La cloche, en bas, appelle la bordée à la soupe, dont l’odeur monte jusqu’à Jean-François.

Cette odeur de soupe, comme celle que lui faisait sa mère…

Et il les voit tous, attablés autour de la grosse soupière blanche, au vernis un peu fissuré.

Le père qui ne dit rien en bout de table, mâchant lentement ce pain qu’il a tant de mal à gagner.

Pierre, le cadet, de si peu que c’est presque son jumeau. Pierre qui aurait bien voulu partir lui aussi.

Marie, déjà grandette, qui n’ose pas pleurer ce frère qu’elle ne reverra peut-être jamais, et qu’elle aimait tant.

Il y a eu Gabriel, qui est mort très tôt, qu’on n’a pas connu, qui n’est qu’un prénom entouré de langes, vague souvenir d’un petit cri geignard.

Élise, Jérôme, Yves, ouragans de rires et de cris. Et les deux jumelles, si petites, si fragiles, si lointaines. Quinze ans d’écart !

Et sa mère, au cœur partagé entre les rires et les larmes. Sa mère qui ne voulait pas qu’il parte. On se serait un peu serré, tu sais, il y aurait bien eu de la place pour tout le monde, ton père travaille maintenant, menuisier c’est un bon métier, tu sais, tu pourrais lui servir d’apprenti.

Oui, il aurait pu…

Tout en bas, sous le pont, des chants montent, lourds de senteurs de terre, de parfums de femme aimée. Les rires, ce soir, ne seront pas grivois. La douceur de la nuit qui tombe est personnelle, intime, blonde comme cette lune qui se lève.

Cette lune ronde comme le monde, ronde comme la hune.

Cette hune où Jean-François va passer le temps à guetter le temps, à guetter le vent. La brise est légère et tiède. Elle fait à peine grincer les vergues.

Tout en bas, les chants ont cessé. La bordée de nuit s’affaire en silence, dans ce silence tranquille de la houle longue et berçante du grand Atlantique.

Et Jean-François, de sa hune, contemple la lune, la mer, les moutons de la mer. Pasteur vigilant, il se prend à compter les moutons et…

Et, il en manque un.

Jean-François compte et recompte.

Il lui faut bien se rendre à la terrible évidence. Il manque un mouton.

La lorgnette se visse à son œil inquiet.

Il croit l’apercevoir, là-bas, petit peloton blanc, au flanc d’une brebis d’écume. Non… Non, ce n’est qu’une lame qui rêve d’un rocher.

La quête est longue et l’horizon de nuit s’enfuit devant l’étrave gourmande.

Il va se perdre, ce mouton, c’est certain, se tromper de troupeau. Se trouver seul face à une horde de loups.

Le voilà qui accourt, la laine blanchie d’un reflet de la lune, poursuivi par la houle puissante qui se gonfle pour mieux le saisir. Il disparaît un instant, confondu dans la mousse de la vague déferlante qui s’écrase et l’écrase.

Il jaillit du fracas, ballotté, dégoûtant de lambeaux de toison qui s’envolent dans le vent qui se lève. Il perd sa laine en traînées de dentelle qui s’attardent sur la vague, au creux de son mouvement.

Jean-François se cramponne. La hune s’emballe dans une danse endiablée.

Le bateau court. Il s’envole sur les flots déchaînés. Il a du mal à suivre le rythme, il s’essouffle, il trébuche, plonge quand la vague se retire, ressurgit comme repoussé par une main géante qui veut se débarrasser d’un insecte.

Tout en bas, sur le pont, des fourmis s’agitent, s’agrippent aux cordages qui glissent, dans le hurlement des rafales.

Le voilà, le fuyard, qui revient. Jean-François le reconnaît à cause de ses yeux bleus.

C’est maintenant un mâle puissant.

Il précède une troupe de béliers furieux qui s’acharnent sur la lourde coque impuissante. Elle crie, elle craque, elle quémande une trêve, elle supplie.

Ils reviennent, déchaînés, féroces, entêtés. Ils frappent le navire aux abois, aux sabords, sur bâbord et tribord, coups de têtes, coups de grâce, envahissent le pont, déchirent les voiles, emportent les hommes.

Des rêves s’engloutissent dans les flots impitoyables.

La lune, timorée, se cache derrière un nuage d’oubli.

Le sombre de la nuit efface le navire qui sombre, dans un craquement d’orage.

Puis les béliers repartent, en rangs serrés, troupeau discipliné, vers d’autres pâturages, d’autres saccages.

Jean-François, au fond de sa hune, se relève. Il est courbatu, fourbu, éperdu.

La lune maintenant rassurée, ronde et blonde, éclaire un monde immonde de désolation.

Tout en bas, sur le pont, règne un silence effrayant.

Plus d’odeurs, plus de chants, plus de râles non plus.

Dans sa hune, ronde comme la lune, Jean-François pleure.

Il est seul, perdu, planté en plein océan, sur rien, sans rien, au milieu de nulle part…

Il avait rêvé d’une île enchantée, aux femmes envoûtantes, aux parfums entêtants, aux trésors stupéfiants. Il se voyait revenir les bras chargés d’étoffes, de bijoux, de joujoux pour les jumelles, si petites, si lointaines, de cailloux d’or, de rubis, toutes ces pierres précieuses qui rendraient Marie et sa mère, heureuses.

Sa mère ?

Maman !!

Jean-François, sur son mât de misaine, dans sa hune isolée, hurle sa misère, sa détresse, sa faiblesse.

Maman !!… Maman !!!

Qu’as-tu, mon petit Jeannot ?

Jean-François se relève, en sueurs. Il est courbatu, fourbu, éperdu.

Le soleil, rond et blond comme un melon, se faufile sous la persienne, caresse les mèches, encore collantes, du mousse effrayé.

Et il les voit tous, étonnés, entourant de leur tendresse, le lit de ce frère en sueurs. Sueurs venues d’un lointain cauchemar, encore encombré de cyclones, de tropiques ravageurs.

Un dernier frisson le réveille complètement.

Maman… je serais menuisier, comme le père.