Bruges, c’est d’abord le sourire d’une ville prometteuse.
Une péniche sereine oblige un pont à tourner, et la circulation à attendre pour traverser. Calmement.
On a tout le temps de goûter ce rideau de peupliers d’un vert si tendre qu’on a envie de le croquer.
Au-dessus de ce vert qui frémit dans la brise légère, s’élève une haute muraille de briques roses.
Elle enserre précieusement un trésor de clochers ocres, de beffrois hardis, de tourelles ajourées, qui surveillent ce plat pays. Où les seules collines sont celles des ponts qui enjambent les nombreux et paisibles canaux. De ci de là, des fleurs de cerisiers se posent sur l’ombre discrète d’un recoin de canal où un cygne vient chercher son bonheur.
Une porte plus massive avec deux solides tours permet d’entrer dans la ville. Là, c’est un univers de vélos et de piétons. Il y a des voitures bien sûr, mais on se demande ce qu’elles font là. Malgré la foule, ce qui frappe c’est le calme et l’ordre. Tout cela ponctué par le cliquetis trottinant des sabots sur les pavés. Oui, il y a aussi des calèches. Entre le cheval et elles s’étend un ramasse-crottes qui évite bien des désagréments aux piétons. Pour traverser la rue, si on entend nettement les sabots ferrés, il faut se méfier des cyclistes silencieux, véloces et nombreux. Ils ont des pistes bien à eux, bien définies sur les pavés, mais…
De la foule, émerge un drapeau au bout d’une canne. Et un groupe de touristes qui suit aveuglément. Et ils filment, les touristes, ils filment, ils filment sans voir, sans goûter, ils enregistrent avidement tout ce qu’ils vont pouvoir montrer à leurs amis.
Laissons-les et perdons nous dans ces petites rues où tout est beau. Chaque façade est unique, avec ses briques sculptées, assemblées en voutes, en redents, en ogives, en cercles. C’est fou ce que l’on peut faire avec de simples briques. Et ne parlons pas des couleurs. Du rose pâle au rouge sombre, elles fredonnent toute une gamme de nuances subtiles. Elles enchantent.
Là, c’est un mur blanc, en briques chaulées. Derrière, du tapis bleu de jacinthes sortent des arbres qui penchent tous du même côté, comme des moines en prière. Lieu de silence, qui incite à la méditation, nous sommes dans le Béguinage. Site incontournable de la ville. Les maisons blanches, les façades en redents, les petites fenêtres, les petits jardinets donnent à cet espace un aspect intemporel où l’esprit s’épanouit. C’est tout simplement beau. Mais ici, tout est beau.
Les musées admirables où madame Van Eyck surveille sévèrement les modèles de son mari. Pourtant que de figures austères, empesées dans leurs cols de dentelles, qui varient selon l’époque ou la situation sociale. Heureusement Jérome Bosch vient y semer un génial désordre et Brueguel une truculente bombance. Citer tous les peintres flamands visibles dans ces musées équivaudrait à feuilleter une volumineuse encyclopédie sur l’histoire de l’Art.
Ailleurs, les innombrables fioles et pots de la Pharmacie de l’Hôpital Saint Jean, nous attendent avec les énormes livres de recettes en caractères gothiques d’où émergent encore quelques mots en vieux français. Les balances où doser avec précision les différentes drogues sont comme prêtes à l’emploi.
Bruges est une ville où il faut oser flâner.
Ici, c’est un bouquet de fleurs métalliques où dort une grenouille, qui trône au milieu de la rue. Là, de petits chevaux de fer attelés attendent une main libératrice. Plus loin une placette ombragée permet de souffler en admirant les façades multicolores et crénelées qui l’entourent.
Et toutes ces merveilles se reflètent dans les canaux, à peine troublés par les bateaux qui débordent de touristes accrochés à leur smartphone. Des petits ponts, où deux personnes ont du mal à se croiser, enjambent ces quais de briques, permettent de découvrir un nouveau décor de briques avec des nuances nouvelles, ou bien un admirable clocheton ouvragé posé sur un toit oublié.
Et les fenêtres!!! Parler de Bruges sans citer les fenêtres serait oublier tout ce qui en fait le charme. Toutes ces remarquables façades semblent n’avoir d’autre rôle que de les exposer. Pour un oeil distrait, elles se ressemblent toutes. Mais en fait, aucune n’est identique à sa voisine. Carreaux plus ou moins grands, encadrements en ogives, petites statuettes en fronton, une petite tourelle uniquement décorative. Et des gueules d’animaux minuscules, des trognes avinées qui tirent une langue grotesque, animent les frontons de ces murs de briques.
Là, une statuette pieuse modère quand même la truculence du décor.
Mais il ya aussi les immenses clochers, le beffroi et son stupéfiant carillon, le luxe époustouflant du Burg, les encorbellements somptueux qui débordent sur les rues, l’or qui couvre les dômes et les statues. C’est à qui étalera le mieux sa plus grande richesse.
A côté du Béguinage paisible, à côté des charmantes rues discrètes, on est émerveillé par l’ancienne opulence écrasante de cette ville hérissée de pointes, de pinacles, de tours, d’échauguettes, nées de l’obligation d’une défense efficace et de l’imagination délirante des bâtisseurs. C’est magnifique.
Loin de la foule, dans un alignement de Maisons-Dieu, de ce blanc si typique, on découvre la vie quotidienne des habitants et des artisans du dix-neuvième siècle, avec leurs outils. Entre autres, une sorte d’accordéon aspirant, ancêtre ignoré de nos aspirateurs.
En flânant encore un peu, le long d’un canal, la silhouette attendue des moulins. Les ailes frémissent et se souviennent encore du sifflement du vent et du bruit de la meule et des engrenages.
Et comme dessert, voilà les gaufres, voilà le chocolat, voilà la bière.
Bruges se déguste comme un bonbon merveilleux. Il laisse sur le palais un goût délicieux.