Promenons-nous dans les bois.
Une femme entre sur la scène, un peu étrange dans son comportement.
Elle a l’air perdue et fredonne à voix à peine audible, « Promenons-nous
dans les bois…». Mécaniquement, comme une fillette qui réciterait sans
comprendre.
Une série de gros rires gras (en off) l’accueille. Elle se fige. Et crie.
Arrêtez!
Arrêtez les rires.
Elle regarde longuement le public.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils nous ont rencontrés, Gérard et moi.
Dans les bois.
C’est comme ça qu’ils ont ri, quand ils m’ont fait boire. Même Gérard s’est
mis à rire.
Non ! Ne riez pas.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils m’ont transportée dans la grange.
Quand ils ont déchiré mes vêtements.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils m’ont violée.
Et Gérard a ri comme eux, avec eux.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils m’ont battue.
Quand j’ai craché une dent, quand je me suis mise à saigner, du nez, de la
bouche. De partout.
Et c’est comme ça qu’ils ont ri quand ils m’ont abandonnée sur le bord de la
route, au petit matin.
J’avais froid, j’avais honte. J’avais honte de moi.
J’avais honte de Gérard, surtout. Je croyais qu’il m’aimait, je croyais ce qu’il
me disait…Je croyais… Je croyais qu’il allait m’arracher aux autres, me
protéger, me ramener dans sa voiture.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils sont montés dans sa voiture.
Gérard a ri comme eux, avec eux.
C’est comme ça qu’ils ont ri, les gendarmes, quand je suis entrée dans la
gendarmerie, salie, en guenilles, grelottant, les cheveux englués, les yeux
gonflés, rouges de gêne et de haine. Les yeux secs d’avoir trop pleuré.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils ont vu que je n’avais même plus la
force de signer ma déposition. Ils m’ont quand même offert du café et un
biscuit que je ne pouvais pas croquer à cause de mes dents cassées.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand j’ai crié que j’allais me jeter dans le
fleuve, par-dessus le pont…
Le même pont, où j’ai rencontré Gérard, un triste matin de novembre. Gris de
désespoir et de crachin froid.
Je n’avais plus de feu pour allumer ma cigarette et lui, très aimable, s’est
approché et m’a allumée.Il avait une voix douce, réchauffante, apaisante,
qui me changeait de celle,
furieuse, de mon père. Furieux que je n’aie pas voulu céder à ses avances.
« Dis donc, t’es devenue une sacrée belle petite, hein ! C’est du bien bon à
toucher tout ça… ”
Et il a pris ma main sur sa sale trogne d’ivrogne vicelard.
Gérard a pu toucher, lui, avec ses manières douces, sa voix d’ange. On lui
aurait tout donné.
Je lui ai tout donné.
Le salaud. Comme les autres.
Mais ils n’ont plus ri comme ça, les gendarmes, quand ils m’ont repêchée.
Ils n’ont plus ri comme ça, les gens bien pensants, les donneurs de leçons,
quand ils ont vu leurs fils au banc des accusés. Leurs pauvres chers petits.
Ils n’ont plus ri du tout quand la prison s’est refermée sur leurs espoirs déçus,
leur honneur humilié, leurs devoirs bâclés de pères incapables.
Alors, s’il vous plaît, ne riez plus. Laissez-moi pleurer.
Pleurer au pied d’un arbre.
Au pied de cet arbre où, enfant innocente, je rêvais du prince charmant, du
bonheur étalé dans les feuilletons. Des vingt ans souriants, qu’on n’a que si
peu de temps. Juste le temps d’une chanson.
Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas…
Mais il y a toujours un loup, qui nous mangera.
En voici un, justement, qui s’avance.
Il est triste, les yeux rougis d’avoir trop pleuré. C’est une louve.
Elle s’arrête à quelques pas de moi. Elle se souvient sans doute de la chanson
que lui murmurait sa mère-grand.
Promenons-nous dans les bois pendant que les hommes n’y sont pas…
Nos regards inquiets se croisent. Nos malheurs nous rapprochent.
Et elle me raconte…
Elle me raconte les rires gras et lâches qu’ils ont eus quand ils l’ont trouvée.
C’est comme ça qu’ils ont ri, les hommes, quand ils lui ont arraché ses petits,
qu’ils les ont jetés aux chiens.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils l’ont chassée à coups de cailloux, à
coup de chiens sanglants, hurlants, ricanants.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils ont achevé ses louveteaux. Des coups
de crosse sur ce qu’il en restait.
Et son Gérard de loup n’est pas venu la sauver. Lui non plus.
C’est comme ça qu’ils ont ri quand ils l’ont mise en joue.
Quand ils ont tiré. Tous ensemble.
C’est comme ça qu’ils n’ont plus ri quand ils ont ramassé leur copain perforé,
éventré.
Tragique accident de chasse, ont titré les journaux du lendemain. Une foule
silencieuse a accompagné la victime à sa dernière demeure.
Une photo, en première page.Quelle foule a accompagné la louve, la pauvre mère louve ?
Mais un loup, c’est cruel. Ça attaque en bande, les loups. C’est lâche, les
loups. Et puis ça tue.
Oui, ça tue … mais pour manger. Uniquement pour manger. Uniquement.
Est-ce qu’on mange du loup, chez les humains?
Alors, s’il vous plaît, ne riez plus.
Viens, ma louve, viens.
Promenons-nous dans les bois, pendant que les salauds n’y sont pas.
Elle quitte la scène en berçant dans ses bras un animal imaginaire et en
chantonnant comme lorsqu’elle est entrée.